TRAVAUX
Sculptures en face à face : Pompon et Alexandre au Jardin des Plantes
En septembre 2026, le Jardin des Plantes devient le cadre d’un dialogue visuel inédit : les animaux essentiels de François Pompon (1855-1933), conservés à la Bibliothèque centrale du Muséum, rencontrent les figures heurtées de Patrice Alexandre. Grands-ducs, ours, lapins, hippopotames, éléphants — Alexandre convoque un bestiaire puissant, modelé dans la terre, peint, fragmenté parfois, qui fait écho aux formes épurées de Pompon. Ce face-à-face entre deux sculpteurs que tout semble opposer révèle pourtant une profonde connivence dans leur rapport au vivant, à la matière, au style et au lieu.
Patrice Alexandre revient sur les pentes du Grand Labyrinthe, là même où, en 1989, il érigeait son Hommage à Saint-John Perse. Il y transposait les manuscrits du poème « Nocturne » en stèles sculptées, mêlant feuilles d’arbres et feuilles de papier, ombre et lumière, texte et volume. Aujourd’hui, ce même lieu accueille ses animaux : un ours rayé de rouge et blanc, massif et méditatif ; une tête d’ours blanche, encore en gestation ; une patte d’ours en plâtre, peinte avec subtilité, posée sur une palette comme une empreinte. Ces figures ne cherchent pas à imiter, mais à incarner. Elles sont des signes, des fragments, des présences.
François Pompon, praticiens dans l’atelier de Rodin, sculpte lui le portrait de l’animal. Il ne représente pas, il révèle. Sa main ponce, lisse, efface les détails pour ne garder que l’essence. Ours, lapin, hippopotame : ses bêtes, nées de l’observation patiente au Jardin des Plantes, abolissent l’anecdote pour devenir formes pures, telles les idoles cycladiques. Le socle, chez lui, n’est jamais neutre : il dialogue avec la sculpture, la prolonge, la soutient. Pompon, fils de la terre bourguignonne, sculpteur longtemps dans l’ombre, parle avec les bêtes dans un langage de volumes et de silences.
Patrice Alexandre revendique des filiations et des écarts. Il capte l’essence des maîtres — Caravage, Poussin, Bernin, Rembrandt, Chardin — et se tient à distance des courants. Il n’oublie pas les strates raffinées de Jeanclos, son professeur aux Beaux-Arts. Il regarde Bacon pour l’aplat et le volume, Pollock pour la fulgurance, Soutine pour la puissance destructrice. Il ne choisit pas entre Tanagras et Baselitz. Il contemple, il absorbe, il transforme. Sa fréquentation de la peinture irrigue sa sculpture, sans jamais la contraindre. Il sculpte avec respect, mais sans soumission. « Faire sans » lui est impossible. Il travaille dans un creux, dans une forme de vide nourrie par la mémoire et le geste.
Ce face-à-face entre Pompon et Alexandre est aussi celui de deux temporalités. Pompon, sculpteur du silence, modèle l’animal comme une présence intemporelle. Alexandre, sculpteur d’un siècle meurtrier, inscrit son bestiaire dans une histoire formelle et personnelle, nourrie de lectures, de voyages, de rencontres. Tous deux refusent le mimétisme. Tous deux cherchent à capter l’essence — de l’animal, du lieu, du temps, du geste.
Le Jardin des Plantes devient ainsi l’espace privilégié d’une rencontre inédite. Il est le territoire commun entre le poète Saint-John Perse, qui en évoquait les couleurs dans ses lettres, et les sculpteurs qui y trouvent leurs modèles. Alexandre y inscrit le souffle du poème dans la terre. Pompon y observe les bêtes et les éternise dans la pierre. Le Jardin devient mémoire, matrice, scène.
Ce dialogue est une invitation à regarder autrement. À voir dans les animaux de Pompon une poésie silencieuse. À lire dans les grands-ducs et les ours d’Alexandre une sculpture qui interroge, souvent en provoquant. À comprendre que l’art, qu’il soit perçu uniquement sous l’angle plastique ou dans la poésie qui en émane, est toujours une provocation du regard. Et que dans cette confrontation, le Jardin des Plantes est le creuset d’une rencontre.
Robert Fohr, 2025
Patrice Alexandre
Artiste Plasticien
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