TRAVAUX

Rome (1981-1983)

Les petits fauteuils

On évoquait récemment encore, à propos des petits personnages de terre cuite, aux silhouettes fragiles et douloureuses, aux visages absents que fabriqua longtemps Patrice Alexandre, l'armée immense de fantassins, d'archers et de cavaliers, les lances de chevaux qui, depuis deux mille ans, veillaient, enfouies dans le loess jaune de la vallée de Xi-an, aux portes du tombeau de Qin Shi Houang-di, un souverain génial et audacieux qui acheva la Grande Muraille de Chine et imposa à l'Empire du Milieu sa première révolution culturelle. Les astuces de ce genre, chères aux lettres de nos régions, qui consistent à jeter ainsi des ponts entre les siècles et les civilisations les plus distantes pour susciter à bon marché le frisson sacré qui emporte l'adhésion, laissent souvent sceptique, et à raison. Celle-ci néanmoins se trouvait justifiée non point tant par l'identité vague de technique et de matière qui relie les deux œuvres — la terre, véhicule d'expression primordial en qui la forme poursuivie et conquise s'altère à peine —, que par la sensation éprouvée ici et là d'un véritable « paysage en marche », laquelle inspira d'ailleurs à Patrice Alexandre le titre d'un de ses groupes.

Patrice Alexandre élève maintenant des architectures où l'homme n'est plus présent que par traces, allusions, relations d'échelle : des murs d'une impeccable pureté de matière et de forme, qui ont le pouvoir attractif des stèles, des gradins à jamais déserts, des tours abandonnées... Il a également fabriqué une armée de petits fauteuils — près de huit cents — à la dimension, ou un peu plus, des figurines d'autrefois, mais vides et repliés, tels ceux que l'on peut voir dans les salles de spectacle lorsque le public s'en est allé.

C'est en vain que l'on chercherait dans ces petits fauteuils aux formes vaguement humaines une anecdote précise, une histoire, mais on ne saurait pour autant n'y voir qu'un amusement démesuré de plasticien, ou je ne sais quoi de gratuit et d'absurde, encore moins une manière de dérision des armées funèbres de Shi-Houang-di, auxquels ils doivent cependant, de l'aveu de l'artiste lui-même, la suggestion première d'un spectacle cherchant ses effets dans le nombre et la répétition.

Ils ne sont à dire vrai que la reprise près de huit cents fois opérée d'un motif déjà récurrent dans l'œuvre de Patrice Alexandre, depuis le premier cirque jusqu'aux gradins déserts, motif devenu avec le temps comme une sorte d'emblème et passé peu à peu du rang de simple accessoire à celui de thème en soi. Loin de constituer un appauvrissement au regard des créations précédentes dont l'homme était le centre et qui, à travers autant de « conversations » et de figures aux « yeux bandés », proposaient une méditation sur la solitude et l'incommunicabilité, ces petits fauteuils sont l'épure d'une œuvre qui trouve aujourd'hui son inspiration dans l'absence et dans la vacuité.

Robert Fohr, 1983

Une rage d’abstraire s’empare alors d’Alexandre, et cette catharsis prolongée coïncide avec son séjour romain. Las de ses constructions oniriques, il n’en sauve que le mur. D’où la série de ses œuvres les plus insolites : lisse et nu, légèrement arqué, orné de deux pilastres, ou fendu de ressauts, le mur est façonné de briques régulières, au rendu scrupuleux, où la polychromie subtile fait jouer la lumière. Alliance imprévue du faire et du concept, qui est peut-être le secret de la post-modernité. Le jeu avec l’idée,

propre à l’art conceptuel, s’agrémente ici, hors de toute référence, d’une jouissance souveraine des jeux de la matière. Et la matière même, par la perfection de son mimétisme, est propice à l’interrogation des apparences. Comment dire de ce mur, s’il est décor, architecture, ou symbole ? Ou s’il ne renvoie qu’à lui-même, ontologie malicieuse et synecdoque ultime, pure Idée de mur sous les raffinements de sa forme, telle la mallarméenne absente de tout bouquet ?

Régis Michel (extrait), 1983

Patrice Alexandre Art © 2026 — Tous droits réservés.